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Obtenir une certaine liberté en tant que concertiste, comme dans bien d'autres disciplines, consiste en un équilibre assez précis de plusieurs forces.

Parmi celles-ci, je pense que deux des plus représentatives sont la technique de l'instrument (l'agilité) et la créativité (la liberté). Elles sont constamment en opposition et nécessitent une solide auto-discipline pour cohabiter avec à-propos. En effet, le danger permanent d'une recherche de vélocité extrême (vouloir se dégager de toute contrainte technique ou bien impressionner par une grande vitesse d'exécution) se manifeste quand les doigts jouent par réflexes, mais sans réflexion. Et inversement, le danger d'un trop grand détachement à la réalisation, c'est que tout commence à se dérouler dans la tête de l'interprète, et beaucoup moins dans les oreilles du public...

Alors que l'apprentissage de la musique classique nous permet de dominer l'instrument (et de comprendre, au sens littéral, les grandes oeuvres par le biais de l'interprétation, sans cependant nous offrir d'autres possibilités que la reproduction), le jazz, quant à lui, est l'incarnation même de cette dualité. A une subtilité près. C'est qu'une troisième force vient se joindre aux deux premières : le contexte d'un langage. Déchiré entre le besoin d'appartenir à une tradition (un vocabulaire, une racine, un savoir-faire), mais aussi représentant impérial de la musique libre par excellence, le jazz essaie constamment d'arracher à la fois ses propres ailes et son conditionnement. C'est pourquoi je me tiens souvent à l'écart de ces combats qui, s'ils sont majestueux, ne sont pas les miens.

Et puis il y a aussi la performance humaine, c'est à dire le rapport au public, la mise en situation complexe et délicate de véhiculer son sentiment vers une multitude de personnes innocentes...La triangulation entre le public, l'interprète et la musique est parfois étrange, et quiconque s'est déjà retrouvé seul sur scène a sans doute lui aussi côtoyé cette schizophrénie, ce détachement de soi pour planer au-dessus de la musique qui parcourt la salle...

Le piano, instrument richissime de part l'étendue de ses possibilités, et ne nécessitant pas beaucoup d'efforts physiques (on est assis et l'on pose ses mains), facilite d'autant ce détachement ; le cerveau a presque plein pouvoir pour choisir s'il veut s'investir dans l'improvisation, écouter simplement, focaliser l'attention sur ceux qui sont en train d'écouter, étonner ou se laisser surprendre, etc.

Une autre dualité mythique : la musique écrite et la musique improvisée. La frontière peut si promptement devenir mince et ambiguë...le sujet est en réalité si vaste que je n'aurai pas la prétention de tenter de l'éclairer ici. Néanmoins, de manière indubitable, le fait de " fixer ", de beaucoup " écrire " mes créations au piano a fait renaître en moi une envie profonde de liberté, et c'est pourquoi je me suis plongé avec tant de joie dans l'improvisation sur films muets, que l'Institut Lumière de Lyon m'a permis de pratiquer dans les conditions les plus passionnantes que l'on puisse rêver !